Interview de Stéphane Hessel

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Comment dans votre vie privée et/ou professionnelle, en êtes-vous venu à la non-violence ?

Le principe même de la non-violence depuis Gandhi, Luther King et d'autres, est présent dans la vie de tout homme qui réfléchit un peu et qui comme moi, réfléchissent sur le devenir des sociétés modernes. Je considère que ce qui fait le plus de tort à l'évolution historique de nos sociétés, c'est la violence. La violence peut être combattue par une autre violence, ce qui a été le cas bien souvent dans l'Histoire. Mais, face aux violences qui vous indignent, on peut avoir une réaction non-violente car on a une chance plus grande de ne pas faire surgir une violence à la suite d'une autre.
En fait, cette idée m'est apparue notamment dans la période où les paysans du Larzac ont essayé de résister à l'avancée de l'armée française. J'ai compris qu'une résistance qui se refuse à elle-même la violence, mais qui ne recule pas devant les risques que lui fait courir celle des autres, est une résistance forte d'un plus haut degré d'efficacité morale mais aussi et surtout politique.


Mais vous qui avez connu la Deuxième Guerre mondiale, pensez-vous que le choix de la non-violence est toujours possible et même efficace ?

La réflexion qui consiste à dire que dans un conflit armé il faut nécessairement utiliser les armes, est une réflexion incomplète. Naturellement on ne peut pas renoncer complètement à la force. Mais force ne veut pas dire violence. Il y a là une distinction importante à faire.
Il faut bien naturellement éviter la faiblesse, éviter de se laisser faire, de donner à la non-violence la signification d'un abandon de toute force. En revanche une action qui se manifeste surtout par un refus d'accepter certaines choses, par la résistance à ce qu'on essaie de vous imposer, exige beaucoup de force, mais pas de violence. C'est toute la réflexion que les organisations non-violentes ont entrepris de mener.


Gandhi ne disait-il pas d'ailleurs : " si je n'avais le choix qu'entre la lâcheté et la violence, je choisirais la violence "…

Oui mais c'est précisément là qu'il faut bien analyser les mots. Si nous entendons par " violence " le contraire de la lâcheté (" je n'accepte pas et donc je lutte contre ") alors bien sûr, on a besoin de violence pour résister. Mais si l'on fait la différence entre une résistance violente et une résistance non-violente, alors le modèle de Gandhi et de nombreuses autres résistances qui ont refusé l'injustice s'offrent à nous.
La non-violence est une façon de se montrer courageux face à quelque chose qu'on essaie de vous imposer et qu'on refuse d'accepter. Prendre les armes est une attitude bien différente !


Avez-vous participé personnellement à des actions non-violentes ?


Non. Même au Larzac dans les années 1970, si j'ai suivi les efforts de mes amis et les ai soutenus, je n'ai pas directement participé à leurs actions. Ceci dit, je considère qu'une partie de la guerre que j'ai faite, était une résistance non-violente, puisque rester en dehors des mouvements dans lesquels le gouvernement de Vichy, puis allemand, ont voulu nous engager, constituait une résistance non-violente. Par exemple, dans la Résistance, j'ai été actif dans des efforts de renseignements ou d'espionnage, qui peuvent être une forme utile -et non-violente- de lutte contre l'envahisseur.


L'action menée par les sans-papiers à l'Eglise Saint-Bernard est aussi une action non-violente…


Oui, typiquement. Ils n'ont utilisé aucun moyen violent. Ils auraient pu jeter des grenades contre les policiers, mais ont été complètement non-violents du début à la fin. C'est pour cela que nous les avons soutenus en toute confiance. Ils se sont opposés à une violence qu'on voulait leur faire et ils s'y sont opposés de façon non-violente. Les manifestations de rue ou l'occupation d'une église ne sont pas des actes violents. Puisque aucune agression n'est commise contre personne.
Là aussi, si nous reprenons la notion de légalité et de légitimité, on peut dire que nos amis on pu sortir à plusieurs reprises de la légalité, car l'occupation d'une église n'est pas légale. Mais cette occupation fut non-violente sans avoir été, bien au contraire, un acte de faiblesse.


Pour quelle raison avez-vous accepté de devenir personnalité fondatrice de Non-Violence XXI ?


L'approche de Non-Violence XXI est d'autant plus nécessaire que l'histoire récente nous montre des situations où les deux parties en conflit ne peuvent en sortir que par la médiation et la négociation. Remplacer l'affrontement violent par le dialogue est la seule façon de s'en sortir, d'autant plus que les situations d'aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes qu'au XXe siècle. Les conflits ne sont plus " inter-nationaux ", avec la possibilité d'une intervention armée type Casques Bleus, mais " internes ", mettant face à face des fragments de société qui n'arrivent pas à s'entendre alors qu'ils ont en réalité des intérêts communs. Si ces parties étaient rendues attentives à ces intérêts communs et incitées à négocier et dialoguer, ils pourraient sortir de l'impasse. C'est pourquoi la création de Non-Violence XXI me paraît particulièrement précieuse. Nous avons en effet besoin de former des femmes et des hommes capables de pénétrer dans des situations conflictuelles, même graves, même souvent très violentes, et d'y permettre le dialogue, la médiation et la résolution non-violente du conflit.


Aujourd'hui cependant il reste assez difficile de médiatiser, de faire connaître la non-violence au plus grand nombre. Comment expliquez-vous cela ?


La vertu des mouvements non-violents est justement de proposer quelque chose qui n'est pas évident, qui paraît même presque contradictoire : il y a de la violence quelque part, et vous pensez pouvoir la remplacer par la non-violence ? Soit il y a de la violence, et il faut y répondre par la violence, soit il y a déjà un dialogue, alors il faut continuer le dialogue. Le principe de la non-violence doit être explicité à tous. C'est le travail de Non-Violence XXI : convaincre, expliquer que la non-violence est la seule façon de sortir de ce cycle infernal.
L'exemple type est bien sûr celui du conflit israélo-palestinien : une violence qui se veut plus meurtrière que celle de l'autre et qui se dit qu'en devenant plus meurtrière encore, on obtiendra bien ce que l'on souhaite. La démonstration est malheureusement faite que cela n'amène ni la paix, ni même la possibilité d'une réconciliation des esprits.
Aujourd'hui, on ne peut plus traiter les problèmes comme s'ils étaient facilement solubles. On a pu croire que la violence pouvait être combattue par une " violence de paix ", imposant une solution. Or les évènements prouvent le contraire. Que ce soit en Irlande, en Palestine, au Burundi ou au Rwanda, lorsqu'une violence en suscite une autre, qui peut d'ailleurs être animée des meilleures intentions, elle a beau essayer de mettre un terme à la première violence, elle n'y parvient pas. Je pense qu'il faut mettre en valeur cette démonstration, par des exemples concrets.
Ensuite alors peut commencer le travail important : voir s'il existe des personnes capables (et dans quelles conditions) d'être les intermédiaires dans une situation de violence et d'y créer un espace de paix.


Propos recueillis par AI Legeay.

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