Interview de Jean-Marie Muller

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Comment dans votre vie privée et/ou professionnelle, en êtes-vous venu à la non-violence ?

Dans mon itinéraire vers la non-violence , deux 2 éléments ont joué. D'une part, je suis " tombé " dans le catholicisme quand j'étais petit. La lecture de l'Evangile m'a amené à la conviction que la violence était inhumaine, qu'il y avait une contradiction entre la violence et le respect de l'humanité de l'autre. Même si j'ai pris aujourd'hui beaucoup de recul par rapport à l'Eglise, et le dogme chrétien, je suis resté très attaché au message de l'Evangile. Et puis, alors que j'étais étudiant à l'Université de Nancy, il y a eu la guerre d'Algérie, qui à fondé mon initiation politique. J'ai décidé " d'éviter le pire " et prendre mes responsabilités, en m'engageant comme officier de réserve. Mais je suis arrivé en Algérie au moment du cessez-le-feu. Néanmoins mon séjour m'a permis de prendre conscience de toutes les contradictions et les injustices de la guerre, et que la violence ne pouvait pas apporter des solutions humaines aux conflits humains. Ensuite, en lisant Gandhi puis Martin Luther King et les autres, la conviction s'est ancrée en moi que la non-violence était vraiment l'espérance de notre humanité si souvent prise au piège de la violence.


Avez-vous personnellement déjà participé à des actions non-violentes ?

Ma première action non-violente, mon premier engagement public si l'on peut dire, fut la signature alors que j'étais professeur à Pithiviers, d'une pétition contre la guerre au Viêt-Nam. Et puis surtout, en tant qu'officier de réserve, j'ai renvoyé mon livret militaire en 1967. J'ai été condamné à trois mois de prison avec sursis et 5 ans de privation de droits civiques.
Et puis, il y a toutes les autres actions : une grève de la faim de 15 jours n 1970 pour protester contre les ventes de mirages au Brésil des généraux militaires, les actions du Larzac, la création du MAN en 1974, etc.


Pourquoi avez-vous accepté de devenir personnalité de Non-Violence XXI ? et qu'attendez-vous de ce collectif ?

Je me sens très concerné par la démarche de Non-Violence XXI dans la mesure où il s'agit de faire en sorte que la non-violence puisse avoir les moyens de vivre, de se développer. La culture de non-violence a besoin de moyens financiers, il ne faut pas avoir honte de le dire puisque les pouvoirs publics n'ont pas investi dans la non-violence. La non-violence a donc besoin de dons. C'est pour cette raison que, selon moi, Non-Violence XXI et ses donateurs jouent un rôle essentiel dans la promotion de la culture de non-violence.


Vous publiez aujourd'hui un " Dictionnaire de la non-violence "…De quoi s'agit-il ?

Il s'agit de la synthèse de 35 années d'action et de réflexion.
J'ai rédigé 108 articles qui forment à la fois un traité de philosophie de la non-violence, et un manuel de l'action non-violente.
C'est la première fois que je travaille sans filet, c'est à dire que je ne fais aucune citation, et ne cite aucun exemple historique (ce qui m'a obligé à une rigueur de pensées et d'écriture beaucoup plus grande).
Il s'agit de 108 mot-clés portant sur les concepts philosophiques qui fondent la non-violence (le principe même de non-violence, le concept de violence, de force, etc.). Nos sociétés sont dominées par une culture de la violence qui ne nous apprend pas le langage de la non-violence. Tous nos concepts sont influencés par le concept de violence. J'ai voulu déconnecter les mots de cette culture de la violence qui les éclaire. Définir le langage de la non-violence avec les mots qui nous permettent de construire une langue de la non-violence et de sortir de toutes les équivoques qui traînent sur la non-violence.


Est ce que cette difficulté de rédaction, cette obligation de rigueur, justement, n'est pas révélatrice du fait qu'il reste toujours difficile aujourd'hui d'utiliser, et de faire entendre notamment dans les médias, mais aussi dans les milieux politiques et intellectuel, ce mot de non-violence, et ces mots qui l'expliquent ?

La culture de la violence est tellement puissante que nous percevons le terme de non-violence qu'a travers des malentendus, des équivoques, des ambiguïtés. Les gens ne partent pas de l'ignorance ou de la méconnaissance de la non-violence mais de fausses idées sur la non-violence. Il faut essayer de les déconstruire pour essayer de construire des idées justes. C'est tout l'objet de ce dictionnaire : mettre à la disposition de chacun et de chacune ces mots qui permettent de parler la langue de la non-violence au delà des confusions et des malentendus. C'est un travail de vulgarisation, au sens le plus noble du mot, de popularisation, de conscientisation. J'espère m'être exprimer dans un langage clair, rigoureux, donc simple, tout en essayant de rend compte de la complexité de la non-violence parce qu'on a finalement l'idée que la non-violence est simpliste. Or au contraire, c'est la violence qui est simple, et la non-violence qui est complexe. On n'a pas beaucoup de choses à apprendre de la violence, mais beaucoup de la non-violence. Il est urgent de s'y mettre dès aujourd'hui' !


José Bové disait dans un numéro d'ANV, qu'il est difficile de parler de non-violence dans les médias, justement parce que ces derniers laissent peu de temps à l'explication, ce que nécessitent pour le grand public, la non-violence…

C'est vrai mais je crois cependant qu'il est essentiel d'afficher ce mot de non-violence. Beaucoup disent finalement que ce mot est compliqué, ambigu. Ils se trompent.
D'abord, ce mot, c'est tout une tradition qui nous vient de Gandhi, mais au delà, du bouddhisme, du jaïnisme, de l'hindouisme,
Il serait malvenu de rompre avec cette tradition et tous ceux qui ont voulu inventer d'autres mots n'y sont pas parvenu.
Par ailleurs, le mot de non-violence est le plus juste et le plus exact, car il faut réfléchir à quoi le " non " de non-violence s'oppose. Il ne s'oppose ni à la force, ni au conflit, ni à l'agressivité, mais à la violence. Le violence étant définie comme le viol de l'humanité, ce qui viole l'humanité de l'homme. Ce mot veut don dire qu'il est essentiel de rompre avec tous les processus de violence. Or ce que nous propose la culture de la violence, ce sont des justifications de la violence. Le " non " de non-violence est un non de rupture avec tous les procédés de justification de l'idéologie de la violence. C'est un non de résistance à la violence, c'est pas un non de négation, Pour déconstruire la culture de violence, il faut construire une philosophie de la non-violence, et donc imaginer une stratégie de l'action non-violente.


Propos recueillis par Anne-Isabelle Legeay.
* " Dictionnaire de la non-violence " - Jean-Marie Müller, Ed. du Rélié (coll. Poche), 12 €.

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